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La thérapie par le sens / par Christian Merle Christian Merle

La logothérapie, ou la thérapie par le sens, conçue en 1926 par Viktor Frankl, expérimentée dans les camps de concentration comme réponse à la barbarie nazie, est plus un outil de reprise en main de notre propre dynamique de vie qu’un outil de connaissance de soi à proprement parlé. Elle prend appui sur l’existence même de la personne à qui elle propose un regard, une mise en perspective, qui peut être déclencheur de sens, et  partant, de guérison. Christian Merle, logothérapeute, psychopraticien en psychologie de la motivation et professeur émérite de l’Université de Nantes, nous livre ici quelques clés de compréhension de la logothérapie en tant qu’outil pratique au service du mieux-être de la personne.

(Erratum  : Une erreur s’est glissée dans la revue papier sur la date de fondation de la logothérapie et sur le terme “noétique”, corrigée ici.)

Accoucher de sa véritable identité

« La logothérapie s’inscrit dans le courant des thérapies humanistes, interpellant la personne dans ses dimensions psychophysique et noétique. C’est une thérapie prospective qui se base sur la situation concrète de l’existence de chacun. Le nombre de séances peut être de quelques-unes jusqu’à une vingtaine, voire davantage selon les objectifs à atteindre. Découvrir un sens en thérapie passe par l’émergence de la véritable identité de la personne, au-delà des conformismes et des soumissions aux autres ; la personne est sollicitée pour mettre à jour ses véritables intentions. L’être humain retrouve ce qu’il veut fondamentalement, notamment par rapport à ses valeurs qui se laissent découvrir. Le logothérapeute aide la personne à révéler ses valeurs de vécu, basées sur son expérience, ses valeurs créatrices en accord avec ses capacités propres et ce qu’elle peut présenter au monde, et les valeurs d’attitude représentant les choix qu’elle est capable de mettre en place. Ces valeurs ainsi exprimées permettent au sujet de s’affirmer en tant qu’être unique, retrouvant un projet qui s’inscrit dans le monde. Son identité ainsi réactualisée lui permet de découvrir ses véritables intentions et une cohérence avec elle-même, comme deux pièces de bois qui s’emboîtent parfaitement. Les personnes frustrées dans les différents plans de leur vie, éprouvant un vide existentiel, découragées ou ne sachant pas s’orienter dans leur vie, retrouvent progressivement au cours des séances des raisons de vivre et une nouvelle dynamique de vie.

Le choix de changer d’attitude face à la vie

La logothérapie est également une thérapie d’accompagnement active dans de nombreuses situations de dépendance, les maladies chroniques ou les périodes de convalescence ainsi que dans le contexte de personnes souffrant de maladie mentale ; en effet, le logothérapeute ne réduit jamais la personne à ses étiquettes et la considère dans son ensemble. Il s’intéresse à sa dimension noétique, dans laquelle elle ne peut être malade, et c’est dans cette sphère noétique que le sens, le logos, se situe et se développe. L’homme a toujours la possibilité de faire des choix et de changer d’attitude face aux grands thèmes de l’existence que sont la souffrance, la solitude, le manque et la mort ; le logothérapeute sait que la personne est à tout moment dans la capacité de prendre des décisions quant à l’attitude à adopter devant telle ou telle situation. Il considère que la personne est responsable, pas uniquement de quelque chose ou de quelqu’un, mais face à tel événement, et qu’elle peut choisir l’attitude à adopter qui lui convient le mieux en fonction de ses valeurs.

Une mise à distance salvatrice

Le logothérapeute ne cherche pas à s’appesantir sur la problématique existentielle  par l’hyper réflexion ; il aide à mettre en perspective les situations face auxquelles la personne est confrontée, par l’auto distanciation qui permet de mieux les appréhender, et par l’auto transcendance, qui permet de choisir une attitude plus conforme à ses valeurs en tant que personne autonome. Compte tenu de tous ces éléments qui caractérisent l’entretien logothérapeutique, il est clair que le praticien laisse progressivement la personne accoucher de son logos, en s’inspirant de la méthode du dialogue socratique. Il lui propose de dérouler le fil rouge de sa vie pour en discerner l’essentiel et les « granges pleines » de son histoire, en s’aidant de nombreux outils spécifiques ayant pour objectif, in fine, de mettre en place une autre attitude, un nouveau projet de vie.

L’Association des logothérapeutes Francophones (ALF) réunit tous les professionnels formés par le Réseau de Logothérapie ainsi que tous les membres en cours de formation. Elle a pour objectif de diffuser la logothérapie et d’organiser des événements permettant de la faire connaître ; elle a organisé en 2014 un colloque intitulé :     « La quête de sens, une réponse aux souffrances individuelles et collectives » dont il est possible de se procurer les actes chez VRIN Editeur à Paris (ou en commande en librairie). L’ALF édite également un recueil intitulé : « la Logothérapie dans un monde en mutation », ouvrage collectif présenté sur le site : www.logotherapie-alf.org


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Le principe d’associativité . Du Big-bang à l’homme : l’Univers a t-il un sens ? / par Jean-Marie Pelt Jean-Marie Pelt

La question du sens est peu débattue dans  notre culture matérialiste et consumériste si caractéristique de nos sociétés contemporaines. Pour nombre d’intellectuels et de scientifiques, la question du sens semble ne point se poser dès lors que c’est au hasard omniprésent et à des contingences fortuites que sont attribués la naissance et l’évolution de l’Univers. Dans un ouvrage récent[1], Patrice Van Eersel posait à six scientifiques la question suivante : « le monde s’est-il créé tout seul ? ». Quatre d’entre eux ont dit « oui » sans hésiter. Deux seulement, l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan et Jean-Marie Pelt évoquèrent, le premier, un principe créateur, et le second, un Dieu créateur. En revanche, pour les autres,  le monde s’est fait tout seul. Cela nous prouve combien science et sens ne font pas bon ménage. La science est-elle censée détenir la clé de la vérité, y compris celle des vérités ultimes ? C’est l’idée qui prévaut aujourd’hui…. Alors que les récits bibliques s’organisent autour de mythes porteurs de sens et se préoccupe des « pourquoi », la science, elle se préoccupe du « comment ». Nulle confusion donc.

La réflexion que Jean-Marie Pelt nous propose ici, dans les pas de son maître Robert Franquet, professeur de botanique à la Faculté de Pharmacie de Nancy, ayant lui-même eu le privilège d’être un des rares élèves de Pierre Teilhard de Chardin est le résultat de soixante années de recherches autour de la question cruciale de l’évolution.  Il en ressort que, d’un bout à l’autre de la longue histoire de l’univers, l’évolution conduit des éléments simples à s’associer pour former des entités plus complexes illustrant ce qu’il appelle le « principe d’associativité ». Une façon de dire que tout ne s’est peut-être pas fait par hasard, et que, de surcroît, la vie doit plus à l’alliance qu’à la rivalité!

« Au moment du Big-bang, il y a 13,8 milliards d’années, tout ce qui allait devenir l’Univers était contenu dans un point un million de milliards de milliards de fois plus petit qu’un atome d’hydrogène. Sa chaleur et sa densité étaient infinies. Survint l’explosion initiale au sujet de laquelle la physique est muette, car elle ne peut remonter jusqu’à l’instant « T » que nous cache le fameux mur de Planck. Il ne fallut que 10-32 secondes pour que l’explosion du point initial inscrive le jeune Univers dans les dimensions du temps et de l’espace. S’y forment alors les particules élémentaires dont la nature et les agencements sont à la base de ce que les physiciens appellent le « modèle standard ». Parmi ces particules, les électrons et les « quarks ». En Juin 2012, au CERN à Genève, les physiciens ont enfin mis en évidence le boson de Higgs, confirmant ainsi la pertinence de leur modèle standard. Ces bosons, apparus aussitôt après le Big-bang, se lient dans « le champ de Higgs » à des particules immatérielles, les quarks, pour leur donner une masse et en faire ainsi des particules de matière. Avant d’interagir avec les bosons de Higgs, les quarks sont pour la science une fonction mathématique sans réalité physique. En s’associant aux bosons, ils acquièrent une masse et deviennent de la matière au sens où nous l’entendons, soumise aux lois de la gravitation universelle. A partir de mille milliardième de secondes après l’instant « T », les quarks dont il existe trois types, se combinent en protons et en neutrons, et trois minutes après le temps T, nous avons déjà les premiers noyaux d’hydrogène (un proton) et d’hélium (deux protons et deux neutrons).

Au commencement, l’univers…

Ces toutes premières combinaisons des éléments les plus simples en entités plus complexes illustre une sorte de « principe d’associativité » que nous allons suivre tout au long de l’évolution et du déploiement de l’Univers. On peut le définir ainsi : des éléments simples s’associent pour donner des éléments plus complexes, ce qui semble un truisme, mais avec émergence de propriétés nouvelles.

Tandis que le jeune univers occupe un espace toujours plus grand, sa température baisse et, lorsqu’elle tombe après 380 000 ans à 3000 degrés, les premiers atomes se forment associant ces noyaux à des électrons, un pour l’hydrogène, deux pour l’hélium. Dès lors que les protons et les neutrons possèdent une masse, la force de gravitation définie par Newton entre en scène et les premiers atomes se rapprochent et forment des nuages, tandis que, la gravité aidant, la chaleur au sein de ces derniers augmente jusqu’à déclencher la réaction thermonucléaire caractéristique du fonctionnement des étoiles : deux atomes d’hydrogène et deux neutrons se combinent en un atome d’hélium en s’associant à nouveau. Ce processus, qui dégage une énergie phénoménale, se poursuivra au sein de l’étoile qui en est le siège, jusqu’à épuisement total de ses réserves en hydrogène. Ainsi notre soleil a-t-il à ce jour utilisé la moitié de son stock initial d’atomes d’hydrogène pour former des atomes d’hélium. Dans 4 milliards d’années, faute de carburant, il arrivera en fin de vie.

Le passage de nuages denses d’atomes à la formation des étoiles sous l’effet de l’augmentation de la température et de la gravité semble s’être produit quand l’Univers avait 800 millions d’années. La bombe thermonucléaire produit son énergie à la manière des étoiles, par fusion d’atomes d’hydrogène en hélium, mais sans que cette fusion puisse être régulée. Un rêve que le fameux projet « Iter », soutenu par plusieurs pays et développé à Cadarach en France, espère précisément pouvoir mettre en œuvre offrant dès lors une énergie de fusion ne laissant aucun déchet à la différence du nucléaire civil basé sur la fission d’atomes radioactifs, et notamment de l’uranium et du plutonium. La température élevée du cœur de l’étoile suscite d’autres fusions lorsque par exemple trois atomes d’hélium se condensent pour former un atome de carbone, puis quatre atomes d’hélium forment un atome d’oxygène, qu’ensuite deux atomes de carbone se condensent pour donner un atome de magnésium et ainsi de suite. Le processus d’associativité en œuvre dès l’origine s’en donne désormais, pourrait-on dire, « à cœur joie » puisqu’il aboutit in fine à la formation de 92 atomes.

Puis la terre….

Ce mécanisme de nucléosynthèse a été parfaitement popularisé par Hubert Reeves  dans son ouvrage « Poussières d’étoiles ». Car c’est au sein des étoiles que les atomes qui constituent notre corps et l’ensemble du monde inanimé et vivant ont vu le jour. Ces atomes ont chacun des propriétés qui leur sont propres, car en s’associant, les atomes les plus simples forment des structures atomiques plus complexes avec émergence de propriétés nouvelles.

N’est-ce pas ce qui se passe lorsque, par associativité, les atomes se combinent en molécules. Ainsi, par exemple deux atomes d’Hydrogène vont se combiner à un atome d’Oxygène pour former une molécule d’eau. L’eau a des propriétés que ne possède ni l’Oxygène, ni l’Hydrogène, la plus manifeste étant sa capacité d’être le solvant privilégié d’innombrables molécules, partie intégrante de la matière vivante. C’est peut-être à un tel mécanisme que songeait Pascal lorsqu’il disait que « le tout est plus que la somme des parties ».

Au terme de leur vie, des étoiles explosent et projettent tous les atomes formés en leur sein. Ceux-ci constituent alors un immense nuage qui, par gravité à nouveau, se condense, tournant sur lui-même. La chaleur augmentant, voici que de nouvelles étoiles s’allument sur les débris des anciennes. C’est ainsi que naquit il y a 4,57 milliards d’années notre soleil. Tandis que s’enclenche en son sein la réaction thermonucléaire, les atomes lourds s’associent et s’agglomèrent pour donner des agrégats. Se forment d’abord des agrégats de la taille d’une minuscule poussière puis, par gravité, d’un grain de sable, d’une bille, d’une boule, d’un ballon. La masse de l’agrégat continuant à grossir par accrétion, des entités plus lourdes se forment baptisées « planétésimaux ». Pour former la terre, dix gros planétésimaux se sont agrégés il y a 4,55 milliards d’années. Et pour elle, il convient de parler  d’associativité tant l’émergence de la vie et de la conscience illustre l’apparition  de propriétés nouvelles que n’a aucun autre astre du système solaire. Au-delà qu’en est-il ? Nul ne le sait.

Les origines de la vie sur terre

Un milliard d’années plus tard, sur cette terre encore juvénile, fortement volcanique et bombardée de météorites, la vie apparaît. On a découvert quelques-unes des molécules basiques de la constitution des êtres vivants sur des météorites. Ce qui n’a fait que stimuler notre désir de savoir si la vie telle que nous la connaissons aurait pu voir le jour en d’autres points de l’Univers. Cette question de l’exobiologie reste toutefois encore sans réponse. D’autres scénarios ont été proposés quant aux origines de la vie, selon lesquels les premières « molécules briques du vivant » se seraient formées dans l’atmosphère primitive de la terre, puis auraient été entraînées par les pluies dans les océans, où les processus vitaux dont nous allons parler se seraient enclenchés.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que la vie repose sur deux caractéristiques : la présence d’eau dans tous les êtres vivants et la chimie de l’atome de carbone particulièrement avide de se combiner à des atomes d’oxygène, d’hydrogène et d’azote. Les premières briques de la matière vivante résultent de l’association de ces quatre atomes en molécules et notamment en acides aminés et en sucres. Ces petites molécules de sucre et d’acides aminés, ainsi que d’autres constituants élémentaires, se combinent par associativité comme les maillons d’une chaîne pour former de longues macromolécules : par ce processus le glucose donne de l’amidon et les acides aminés des protéines.

Plus subtile dans les arcanes biochimiques des origines de la vie, la formation de molécules associant une molécule de sucre, une molécule de phosphate et une molécule de base aminée pour produire un nucléotide. Ces nucléotides sont de quatre types selon la nature des quatre bases qui entrent dans leur constitution, à raison d’une par nucléotide. Puis ces nucléotides se combinent par associativité en une macromolécule dont le nom nous est familier : l’acide désoxyribonucléique ou ADN. Les nucléotides s’associent comme les maillons d’une chaîne. Il existe quatre types de maillons. Et ces maillons se disposent  dans un ordre précis au sein de la longue molécule d’ADN disposée en forme de double hélice. Sur cette molécule, la biologie moléculaire reconnaît des séquences particulières : les gênes. Chacune de ces séquences, porte une part de l’information qui sera nécessaire aux organismes vivants pour se construire et fonctionner. Elles constituent un programme comme en informatique.

L’ADN, un langage cohérent

La molécule d’ADN, résultant du mécanisme d’associativité entre les nucléotides, illustre la merveilleuse émergence de propriétés qui seront essentielles au fonctionnement de la vie. Elle est, au sens strict, son programme génétique. Comment les nucléotides ont-ils pu se disposer de manière à former un langage cohérent ? Comment les nucléotides se sont-ils disposés dans le bon ordre pour aboutir à la constitution de ce langage ? C’est là un des mystères fondamentaux du vivant, devant lequel d’éminents scientifiques comme CRICK, découvreur de la molécule d’ADN et Jacques MONOD, prix Nobel de médecine, s’interrogèrent et restèrent perplexes. Quels que soient les modalités de la formation de l’ADN aux origines même de la vie, il reste incontestable que le principe d’associativité a conduit à l’élaboration des nucléotides puis des acides nucléiques et à la mise au point d’un langage et d’un programme génétique. Il est sûr que la sélection a eu à ce stade de la mise en route des mécanismes fondamentaux de la vie beaucoup de grain à moudre.Comment le hasard a-t-il pu faire s’agencer dans le bon ordre ces maillons de nucléotides pour aboutir à ces longues chaînes d’ADN, porteuses de sens et d’information ? Difficile ici de désigner le seul hasard comme l’artisan de cette brillante synthèse. Selon Trin Xuan Thuan, Les statisticiens nous disent que pour que celle-ci se soit produite par pur hasard, les chances seraient aussi faibles que celles de ficher une flèche dans une cible d’un centimètre carré, située à 13 milliards d’années-lumière !

Les bactéries, premiers êtres vivants

C’est peut-être autrement et avec d’autres mécanismes encore inconnus que se sont constituées ces longues chaînes d’ADN ; pure hypothèse d’école. Toujours est-il que l’associativité qui a combiné les nucléotides a été ici éminemment performante eu égard aux propriétés nouvelles qu’elle a engendrée. Les ADN se sont combinés toujours par associativité avec d’autres molécules pour former les tout premiers êtres vivants, en l’occurrence des bactéries, au sein desquelles flotte l’ADN. Pendant 2 milliards d’années les bactéries occupent les océans où elles sont les seuls êtres vivants. Puis le mécanisme continue. Toujours par associativité – mais on parlera ici de symbiose – des bactéries se combinent entre elles, s’associent pour former des cellules. S’il s’agit de cellules végétales, une bactérie porteuse de chlorophylle, et pour cela baptisée « cyanobactérie »2, s’associe avec le corps cellulaire en formation et représente le fameux chloroplaste qui, parce qu’il est capable de capter l’énergie du soleil, permettra à la cellule végétale de faire la synthèse de la matière vivante, la photosynthèse, en associant  des molécules de gaz carbonique et d’eau pour former des sucres. Une autre bactérie, dont le métabolisme aboutit à la production d’énergie constituera, toujours dans le nouveau corps cellulaire en formation, la mitochondrie. Cette symbiose entre diverses bactéries a été décrite par la biologiste Lynn Margulis[2], il y a près d’une cinquantaine d’années. Elle est aujourd’hui communément admise par la Communauté Scientifique.

La « révolution sexuelle »

Mais dans les cellules ainsi constituées par associativité ou symbiose, l’ADN est enfermé dans un noyau, prisonnier en quelque sorte et désormais incapable de passer d’une cellule à l’autre comme il savait le faire dans le monde bactérien qui pratique le « libre-échange » des gènes entre bactéries. Plus question de « libre-échange » ici. Les gènes ne seront échangés que par un seul et unique processus, celui de la sexualité qui associe dans l’œuf l’ADN du gamète mâle et celui du gamète femelle, spermatozoïde et ovocyte. L’association des deux gamètes, base de la sexualité, est une spectaculaire illustration du principe d’associativité. La formation de l’œuf « crée du neuf » puisque l’être qui en découlera sera différent du père et de la mère.

Les cellules ne restent pas toujours isolées. Certaines  s’associent pour former par symbiose des êtres pluricellulaires comme les lichens associant deux types de cellules d’êtres monocellulaires : un champignon et une algue. Cette association est très ancienne, l’algue nourrissant le champignon qui la protège en retour de la dessiccation. En organes, chacun assumant les fonctions vitales qui lui correspondent. D’autres monocellulaires s’associent avec leurs cellules filles, de génération en génération. L’être pluricellulaire ainsi constitué spécialise ses tissus et ses organes dans des tâches qui leur sont propres, par exemple la circulation sanguine, la respiration, la digestion, l’élimination des déchets, etc… Il applique désormais en son sein la division du travail et l’harmonieuse répartition des tâches.

Les êtres pluricellulaires animaux, végétaux ou  champignons mènent rarement une vie isolée, ne s’associant, certes par obligation, que pour le seul accouplement sexuel. Mais la plupart des pluricellulaires, notamment les animaux supérieurs, s’organisent en sociétés complexes, au sein desquels on décèle des phénomènes d’associativité se développant parallèlement à des phénomènes de défense du territoire, illustrant l’antique dialectique de la vie entre compétition et coopération. Si la pensée darwinienne  a beaucoup insisté sur les compétitions, il est remarquable qu’aujourd’hui les regards du monde scientifique se portent aussi sur les coopérations et les symbioses[3]. Dans le monde animal, lorsque des sociétés se forment, dernier stade de l’associativité, les relations entre leurs membres varient à l’infini. Ces microsociétés résultent de l’addition d’individus qui mettent en commun certains de leurs besoins : besoin d’efficacité dans l’organisation de la chasse, besoin de sécurité et de protection face aux prédateurs, etc. Comme chacun sait, l’union fait la force.

Les différentes formes de structures sociales

Laissons aux sociologues le soin de répertorier les multiples formes de vie en société. La moins structurée, la foule anonyme, rassemble ponctuellement des individus qui ne partagent momentanément qu’un point commun : pour les insectes, se précipiter en été vers la lampe qui dissipe la nuit, quitte à s’y griller les ailes. Pour les humains : remplir les gradins d’un stade avec, pour seul lien, la condition de spectateur. Puis, la raison du rassemblement s’interrompt, la lumière s’éteint, le match s’achève, les individus composant la foule se dispersent sans conserver aucun lien entre eux (sauf dans les clubs de supporters). Pas de société ! Plus structurés et hiérarchisés, la tribu, le clan, l’ethnie, et, chez les animaux, la horde, le troupeau, la meute : les sociétés s’organisent, les liens se renforcent, des hiérarchies se mettent en place. Se forment des familles, où des liens étroits s’instaurent entre partenaires, parents et enfants. Nous voici au faîte de l’organisation sociale. Une force nouvelle émerge, qui pousse les êtres les uns vers les autres : c’est l’entraide et parfois, comme chez les geais, l’altruisme.

Emergence de la conscience

Dans le vaste monde des êtres pluricellulaires, il existe  une espèce, la nôtre, qui pousse plus loin le mécanisme d’associativité, mais cette fois entre les cellules qui constituent ses individus, et en particulier les cellules du cerveau. Dans celui-ci, les cent milliards de neurones qui s’interconnectent en un million de milliards de connexions forment un réseau d’une complexité inouïe, poussant ici à l’extrême le principe d’associativité avec émergence d’une propriété nouvelle : la conscience. L’homme devient dès lors un acteur majeur de l’évolution, différent de tous les autres par les productions de son cerveau conscient. Et avec la conscience naissent la liberté et la responsabilité.Les primates les plus évolués sont déjà allés très loin dans l’associativité de leurs neurones cérébraux. D’où une vie sociale déjà riche, une capacité d’apprentissage leur permettant d’avoir recours à des outils rudimentaires ou à des plantes que l’on sait efficaces contre leurs maladies (vermifuges par exemple). Mais l’homme est allé beaucoup plus loin, franchissant un cap décisif.

Entre la compétition et la coopération, quel choix ?

L’ancestral et constant mouvement d’associativité constaté dès la formation des premières particules de l’atome va-t-il se poursuivre au sein et au bénéfice de l’humanité ? Les humains sauront-ils faire la part entre l’instinct de compétition qui les pousse à s’affronter et l’instinct de coopération qui les pousse à s’associer ? Tel est désormais le dilemme fondamental qui se pose à lui. Notre espèce se trouve devant un choix crucial quant à son avenir. S’autodétruire dans un conflit nucléaire généralisé ou une crise écologique cataclysmique, si l’agressivité, la cupidité et l’individualisme l’emportent, ou s’associer dans une convivialité partagée entre les hommes, mais aussi entre eux et la nature ? A ce jour, la question reste ouverte et la réponse appartient à chacun d’entre nous.

Saurons-nous poursuivre la recherche des fruits de l’associativité qui, de toute évidence indique un sens, une direction dans la marche de l’Univers. Mais aussi un sens, une direction, qui « fait sens » comme si le principe d’associativité illustrait la loi fondamentale d’une sorte de mégaévolution qui viendrait s’inscrire sans la contester en aucune manière dans les lois de l’évolution biologique telles que les entend aujourd’hui la science contemporaine.

Oui, l’Univers me paraît avoir un sens et si l’on pouvait risquer une extrapolation audacieuse : s’associer dans l’Univers, c’est créer du neuf, s’associer dans l’humanité, ce peut être aussi et surtout créer de l’amour. Verrons-nous un jour une civilisation de l’amour ? Dès aujourd’hui, construisons-la.

[1]– « Le monde s’est-il créé tout seul », collectif avec Trinh Xuan Thuan, Ilya Progroine, Albert Jacquard, Joël de Osnay, Jean-Marie Pelt, Henri Atlan…. Ed. Albin Michel, 2008 

[2]  Lynn Margulis – l’univers bactériel Points Sciences 2002[2]

 


EVOLUER

 Ce que la mort nous dit de la vie / par Valérie Seguin

Une circonstance de la vie, et non des moindres, puisqu’il s’agit Valérie Seguinde la mort de son père, a conduit Valérie Seguin à vivre une expérience à laquelle elle ne s’attendait pas – et ne pouvait s’attendre, qui a transformé sa vie et sa vision du monde. Etape cruciale de prise de conscience d’une dimension non visible des choses, elle est partie en quête pour comprendre, s’ouvrir, témoigner… Elle nous ouvre, à travers ce récit vibrant, à l’affleurement de ce que pourrait être une nouvelle conscience de notre passage sur terre et de notre destin d’homme.

«  Mon père a communiqué avec moi après son décès. Il ne possédait pourtant aucun don surnaturel. Je n’en ai pas non plus. Ce fut une expérience physique, intense et unique de quelques jours, qui m’a donné la preuve de l’existence d’un au-delà. Une expérience dont la force a provoqué ma réflexion et m’a poussée à écrire un livre[1].

En outre, j’ai souhaité aller plus loin que mon expérience en examinant les questions spirituelles et scientifiques qu’elle soulève. Comment nous préparons-nous à mourir ? En m’intéressant aux expériences vécues aux frontières de la mort, j’ai réalisé que certaines âmes demeuraient en souffrance, sans parvenir dans l’au-delà. J’ai compris l’importance d’apprendre à « bien mourir » et d’être sensibilisé à l’accompagnement des proches. Pour finir, je m’interroge sur la nature de l’au-delà et sur le sens que son existence donne à notre passage sur terre.

Maintenant je sais… et ça change tout

Maintenant je sais qu’un au-delà existe. Ce n’est pas de la foi subjective, pour moi c’est factuel, concret, un fait avéré : l’au-delà existe et ça change tout. Durant toutes mes années de questionnement, j’avais beau avoir lu plusieurs fois que nous étions avant tout des êtres spirituels vivant une expérience terrestre, je n’avais jamais vraiment pris cela au sérieux. Aujourd’hui je sais que c’est vrai. J’en suis convaincue. Je suis consciente que ce « je sais » peut heurter et braquer certaines personnes, mais pour moi c’est une Vérité intérieure. Cette profonde conviction constitue à la fois la conclusion d’un premier parcours et le début d’un autre,  car au passage, ma vision du monde a été bouleversée.

Ma spiritualité a évolué. J’ai d’abord été athée par éducation et transmission familiale. Puis il y a une dizaine d’années, je suis devenue agnostique : je m’interrogeais sans certitude, me demandant combien d’éléments factuels permettaient d’affirmer l’existence d’un au-delà ou le contraire. J’ai beaucoup lu sur la complexité incroyable de l’univers, sur les expériences de mort imminente (EMI ou NDE en anglais). Je me suis intéressée aux dons de guérison énergétique, aux témoignages d’enfants apportant des preuves précises sur des vies antérieures[2]. Je sais aujourd’hui que mon athéisme était dû à de l’ignorance : ces dernières années il m’a suffi d’étudier ces différents éléments factuels pour passer d’athée à agnostique.

Maintenant, je suis convaincue de l’existence d’un au-delà. Je l’appelle ainsi sans pour autant me référer, plus qu’avant, à un Dieu, car malgré la preuve que j’ai eue, mon interrogation quant à l’existence de Dieu, c’est-à-dire d’un principe créateur, demeure elle, entière. Les religions monothéistes croient en un Dieu créateur. Les bouddhistes parlent, quant à eux,  du Dharma, qui est l’ensemble de l’univers, la Vérité absolue avec ses lois de la nature et non pas un créateur puissant, tel que les monothéistes le perçoivent. Les bouddhistes disent qu’il y a plusieurs mondes, celui des humains en est un, il existe aussi celui des végétaux, du monde animal, mais aussi des mondes invisibles comme celui des dévas ou, beaucoup moins agréables, ceux des esprits avides ou des enfers. En ce qui me concerne, j’ignore qui des monothéistes ou des philosophies orientales a raison, et je ne cherche d’ailleurs pas à le déterminer car la question n’est pas là.

L’expérience que j’ai vécue m’a permis de réaliser que notre monde terrestre est juste une réalité parmi d’autres, et qu’elle n’est en aucun cas la seule. Avant, je trouvais notre monde absurde en raison des souffrances subies par la majorité des Hommes. Désormais, j’accepte cette vie comme elle vient. S’il m’arrive d’avoir un coup de blues, je me dis que la vraie réalité est ailleurs, qu’il y a bien plus grand et plus beau, bien plus heureux que notre monde, après la frontière de la mort. Comme le fait savoir Karine à ses parents[3] « La vraie vie est dans l’au-delà, ne me pleurez pas, je suis heureuse ». Savoir que l’au-delà existe change également les choses sur un autre plan : je sais que nous ne sommes ici que temporairement pour croître, éveiller notre conscience et faire grandir notre âme.

S’interroger sur le sens profond de notre incarnation terrestre

Ma réflexion prend ainsi naturellement encore un nouveau cours : puisque nous sommes avant tout des êtres spirituels venus nous incarner sur Terre, ne devons-nous pas nous interroger sur le sens profond de cette incarnation ? Selon ceux qui ont vécu des EMI, nous continuons d’apprendre et de progresser dans l’au-delà, (où il y aurait plusieurs niveaux hiérarchiques de sagesse et de connaissance). Ce processus débuterait sur Terre, où nos âmes seraient donc venues s’incarner pour progresser. Notre monde terrestre serait avant tout une école du progrès, et cela expliquerait pourquoi il y a tant de souffrance : nos épreuves seraient un cheminement vers le progrès spirituel. Ainsi s’explique notre présence sur Terre. Reste l’objectif de cette incarnation. Que veulent, ou que doivent accomplir nos consciences ? Développer la sagesse, la sensibilité à l’autre, accomplir une mission ? Là encore, la réponse est à trouver auprès de ceux qui reviennent des EMI. La plupart disent que nous ne savons pas vraiment aimer en tant qu’humains, que nous nous aimons mal et que nous aimons mal les autres. Les personnes qui font l’expérience des EMI sont également sensibilisées sur la connaissance et les actes de chacun.  Les questions qui leur auraient été posées dans l’au-delà sont « Qu’as-tu appris ? Qu’as-tu accompli de bénéfique pour l’humanité, pour la faire progresser ? ». Il s’agirait d’apporter ainsi sa part à un bien plus grand et plus ambitieux projet : celui d’élever la conscience universelle et de rendre notre monde meilleur. À ce sujet, Jung écrit : « C’est seulement ici, dans la vie terrestre où se heurtent les contraires, que le niveau général de conscience peut s’élever. Cela semble être la tâche métaphysique de l’homme ».[4]

« Ce n’est pas la mort qui est mauvaise, mais la tâche non accomplie ». Cette citation des Dialogues avec l’Ange[5] m’inspire. Ne devrions-nous pas tous chercher pourquoi notre âme s’est incarnée, trouver ce qui fait sens pour nous ? Nous nous apercevrons alors que la réponse ne peut être purement matérialiste, bien au contraire. La réponse résonnera en nous, car elle sera en cohérence avec ce que nous sommes et ce pour quoi nous sommes véritablement motivés dans un engagement sincère. Par ailleurs, ce sens est unique, ce qui fait sens pour moi n’est pas forcément ce qui fait sens pour l’autre. A chacun sa mission de vie. C’est en trouvant le sens de notre incarnation que nous trouverons le chemin vers le bonheur, celui qui nous rendra finalement heureux, malgré les moments de souffrance. Car on est heureux quand on est en harmonie avec soi-même, quand on s’est aligné avec ce qu’il y a au fond de soi, en cohérence avec ce que nous devons accomplir sur Terre.

[1] Ouvrage en cours de parution chez les Editions des Arènes.

[2] 20 cas suggérant le phénomène de réincarnation. Ian Stevenson. Ed. J’ai lu.

[3] Karine après la vie de Maryvonne et Yvon Dray. Ed. Le Livre de Poche.

[4] Ma vie. C.G. Jung. p. 489. Ed. Folio

[5] La Source blanche, Patrice Van Eersel, p. 213. Ed. Le Livre de Poche


 

EVOLUER

Advenir et avenir de l’Humain / par Anne Dambricourt Malassé Anne Dambricourt

Ces vingt dernières années ont été marquées par un regain d’intérêt pour la compréhension de l’évolution de la vie, depuis les stades les plus simples de sa complexité apparus au moins vers 3,5 milliards d’années, jusqu’aux représentations les plus récentes de l’espace-temps, produits de l’intelligence humaine. Ce nouvel élan amène notre humanité à s’interroger sur sa place dans l’évolution de la vie terrestre et sur les conditions de l’émergence de sa conscience, associée à la complexité croissante du système nerveux. La paléoanthropologue Anne Dambricourt Malassé nous accompagne dans ce voyage à travers le temps et le corps.

L’hominisation  ou l’évolution corporelle de l’horizontale à la verticale 

« Il existe un élément-clé dans cette évolution du système nerveux, qui est sa relation dynamique passée inaperçue avec le redressement du squelette. Ce « blanc » dans la carte de l’évolution corporelle, entre le crâne et la colonne vertébrale, est comblé depuis trente ans par la découverte, au Muséum National d’Histoire Naturelle, du rôle du cervelet dans ce mouvement. Le passage du petit primate au cerveau aligné avec la colonne vertébrale (horizontale), au cerveau au-dessus de cet axe (Homo sapiens vertical), a mis 60 millions d’années. Le redressement, qui n’existe que dans la lignée des primates, n’a pas verticalisé le cerveau, mais le cervelet et la moelle épinière. Et cette verticalisation s’est accompagnée d’une conscience corporelle et du soi de plus en plus réfléchie. La complexité croissante a intéressé tout le système nerveux, et non pas seulement le cerveau. Cette dynamique interne du redressement trace ainsi un fil d’Ariane qui nous relie corporellement à la grande courbe de complexité-conscience croissante. C’est ce redressement qui aboutit à l’humanisation de la conscience, et non pas seulement la complexité croissante du cerveau. Les êtres humains sont aptes à vivre encore plus consciemment leur interaction avec les autres êtres vivants et leur milieu, et de maintenir éveillée une conscience empathique. Sans cette empathie, l’humanisation s’effacerait au profit de luttes pour la survie qui ne sont pas, pour autant, un retour à des comportements animaux. L’irréversibilité est une composante inhérente à ce phénomène, parce qu’elle est la vie en évolution, cette prise de conscience est souvent absente de la compréhension de notre identité corporelle et sensitive.

Lire notre histoire – et notre devenir, dans les fossiles

Aujourd’hui, les traces qui permettent de comprendre comment l’évolution en est arrivée à construire notre corps et à redresser l’enveloppe du système nerveux, sont les strates géologiques et les fossiles. Ceux-ci montrent une incontestable croissance de la complexité interne des organismes depuis 3,5 milliards d’années. Dès le stade unicellulaire, un organisme est un système en communication permanente, celle de ses constituants entre eux et avec leur milieu. Chez les espèces les plus complexes, un système nerveux assure le contrôle du comportement, des déplacements et de la relation à l’environnement. Chez les Vertébrés, celui-ci est formé par le cerveau, le cervelet, le tronc cérébral, la moelle épinière et les nerfs qui captent les informations. L’organe neural n’a jamais cessé de se complexifier, et il est devenu l’organe de la conscience du corps, conscience du soi, conscience du monde environnant, conscience de la relation du soi et du corps avec le monde depuis très peu de temps dans l’évolution de la vie. Cette conscience a fini par s’englober elle-même dans la compréhension de ce qui l’entoure, c’est l’avènement de l’Humain qui ne cesse de chercher sa propre signification.

 Capacité à devenir présence

La conscience réfléchie commence nécessairement par celle de se savoir un corps vivant au stade de la petite enfance, par se comprendre incarnée. Ensuite vient l’acquisition de la conscience d’un soi qui ne se réduit plus aux attributs corporels et sensoriels. Un soi raisonné, une « image de soi » se structure entre conscient et inconscient. Chacun a bien conscience que ce soi n’est pas un cerveau ou un système nerveux « qui se voit », « se réfléchit », mais sans système nerveux, la conscience du corps et la conscience du soi qui en transcende son apparence physique, serait impossible. La réflexion la plus étendue de la conscience est la capacité à ressentir par une représentation mentale, ce que l’autre ressent. Elle peut devenir empathique et donc présence. Cette capacité à devenir une présence se développe dès la vie intra-utérine. La conscience est une présence tressée de relations sensibles et émotionnelles. L’être de relation se complexifie, se structure dans une présence. Son territoire est bien plus qu’un placenta, c’est une altérité, le corps-conscient de la mère avec toute sa mémoire transgénérationnelle, qu’une machine ne remplacera pas, définitivement coupée du lien naturel avec ces 3,5 milliards d’années d’évolution. Sans cette altérité, ce nouveau «je» singulier, ne pourrait pas advenir. L’hominisation du corps, de l’embryon au fœtus à terme, se prolonge par l’humanisation de sa conscience relationnelle, et sans cesser d’être physique, elle devient peu à peu symbolique. Mais quand cette étincelle d’humanisation est-elle apparue ?

 La « flèche du temps »

Ainsi donc, si l’être humain veut se connaître et se comprendre, tant dans sa corporalité que dans les propriétés sensitives qui en font un être de raison, il lui est désormais indispensable de se situer dans une genèse, une phylogenèse, c’est à dire une lignée de transformations des corps et de leur système nerveux. Par sa dimension planétaire, notre conscience empathique devient une présence sans égale depuis les origines de la vie sur terre. Quand et comment cette conscience a-t-elle émergé, puis grandi, pour enfin saisir des repères plus vastes que le très court terme de l’ici et maintenant des écosystèmes ? Le repère manquant est le fil d’Ariane d’une durée interne disparue, ce que des scientifiques de l’envergure d’Ilya Prigogine nomment « flèche du temps ».

Il n’y a pas plus scientifique, rationnel et évolutionniste, que de chercher à comprendre la durée interne. Le néocréationnisme s’en désintéresse, tandis que le néodarwinisme n’est pas une science de la durée : la flèche du temps interne est absente de son axiome fondateur, les altérations accidentelles de l’ADN.  Si le néo-darwinisme était exclusif, nous ne serions qu’un corps de singe mal reconstruit. Aucun paléontologue n’écrirait une telle contrevérité. Néocréationnistes et néo-darwinistes s’affrontent, les uns en cherchant des preuves de plan divin (succession d’archétypes), les autres en leur opposant l’imprévisibilité des accidents génétiques. C’est l’Humain en nous, qui finit par en faire les frais. L’évolution en amont de notre corps, doit être vue comme une flèche interne du temps, irréversible, incontestablement orientée dans l’espace corporel (le redressement depuis la loge de l’hypophyse jusqu’au sacrum) et parvenue à notre stade, ici et maintenant, à un certain seuil de conscience. Cette prise de conscience est une réelle préoccupation du corps uni à un principe de complexité croissante propre à notre univers et aux équilibres extrêmement complexes qui régulent la vie à la surface de la terre, si infime en regard de son volume. Quand assisterons-nous à un réel intérêt à entendre que ce sont les fossiles dans leur morphogenèse, qui montrent comment notre corps s’inscrit dans une relation étroite avec la genèse de l’univers, de la vie et de ses complexifications ? La dimension évolutive de la corporalité humaine est encore bien loin d’être la préoccupation des humains, alors que c’est une conscience empathique attendue de nous qui devrait advenir, si nous cherchons le lien entre cette histoire interne, notre système nerveux redressé et notre attachement à la Terre qui est un peu plus que celui de notre estomac et de nos poumons. Ce redressement  donne la parole à une grande présence terrestre en quête d’identité. Par présence j’entends la relation entre consciences humaines et toutes autres formes de vie, comme les chasseurs-cueilleurs savent l’entretenir.

Ce qui demande à être entendue, c’est la découverte des conditions internes de l’émergence de l’anatomie humaine, et non pas exclusivement externes, ou environnementales. Les espèces vivant dans des arbres ont une anatomie conforme à ce mode de vie. En revanche, ce n’est pas parce que des arbres ont disparu que le système nerveux aura été contraint de se redresser davantage. Son degré de verticalité n’est pas lié à un mode de vie, mais à la complexité de l’embryogenèse neurale animée de rotations. Il aura suffi que la complexité de l’embryogenèse augmente à la fécondation pour que les rotations s’intensifient en provoquant le début du redressement de l’enveloppe neurale sous l’hypophyse.

Pour nous comprendre, nous devons donc nous pencher sur cette identité première à l’origine de notre corps et de nos capacités cognitives, nous devons nous intéresser à ce processus évolutif interne qui n’a jamais dévié la trajectoire du redressement au fil des millions de générations.

 Sciences et illusion d’optique

Cette identité première a disparu, c’est pourquoi l’imagination humaine s’est emparée de cet espace vide, convaincue qu’une seule mémoire permettait de la combler, celle laissée par la fossilisation des os en ne regardant que la fonction : l’animal volait, courait, grimpait, sautait, nageait, mangeait des feuilles, des fruits, des graminées, des algues, du plancton, des cadavres. Qui aurait pu imaginer que sous ces formes fossilisées, reflets de leurs écosystèmes, pouvait se lire un niveau de réalité lié à des propriétés internes d’organisation transmises sans altération (les erreurs de copie d’ADN) ?  Qui aurait pu se douter de l’existence de processus de mémorisation conservant des mécanismes de complexification ? Or c’est bien ce que montre chez les primates, l’enveloppe osseuse qui protège le système nerveux, du cerveau à la moelle épinière. Il convenait de changer d’optique, de quitter l’enveloppe externe, l’interface entre le système nerveux et son milieu de vie, pour l’enveloppe interne qui l’entoure. C’est elle qui bouge la première avec l’embryogenèse du futur encéphale, en suivant la complexité croissante du système nerveux, et c’est cette complexification qui a permis aux organismes sociaux de choisir leur mode de vie, leur niche écologique tout en s’adaptant à leur environnement (denture, articulations et proportions des membres).

La phylogenèse du redressement anatomique (ou genèse de la lignée selon la verticalisation) n’a été ni graduelle, ni en mosaïque (des parties du squelette interne qui entoure le système nerveux se redresseraient, tandis que d’autres ne suivraient pas le mouvement, or ceci est physiquement impossible chez l’embryon où tout est coordonné sur quelques millimètres de la tête à la dernière vertèbre). La ligne est jalonnée de « ponctuation», de transformation complète de l’organisation interne. Cette lignée s’observe partant de  l’horizontale des premiers petits primates jusqu’à l’anatomie verticale contemporaine, sapiens, en suivant  une succession de paliers séparés par des millions d’années sans changement de flexion, alors que les continents ont dérivé et les climats ont varié en conséquence. Ainsi apprend-t-on à discerner, au-delà des changements climatiques, une flèche du temps interne, liée à la complexité croissante des mouvements du système nerveux au cours de sa formation embryonnaire[1].

Redressement et émergence du visage

Ce redressement s’est accompagné d’une transformation spectaculaire, l’émergence de la face, haut-lieu de l’humanisation de la communication. Devenue verticale, large et courte chez l’Homo sapiens, ses muscles se sont multipliés, réorganisés et diversifiés avec une complexification des modes de communications permettant l’expression non verbale des émotions. Elle s’intensifie dès la naissance entre la mère et son nourrisson, à travers la voix, le murmure et le chant, le baiser et les caresses, le sourire qui peut se toucher, et le regard, un visage expressif et communicatif, par la vue ou le toucher ou l’intonation de la voix, développe l’épanouissement de la conscience de soi et de l’autre, la présence bienveillante. Si le père, ou toute autre personne, accompagne la mère dans cette intimité, cette présence est plus étendue évidemment.

Comment des os fossiles révèlent-ils l’évolution couplée du système nerveux et du redressement ? 

Pour l’anthropologue préhistorien, cette quête d’identité s’inscrit dans la continuité de manifestations observées depuis les plus vieux squelettes fossiles protégeant un cervelet redressé, à savoir, des Australopithèques vieux d’environ 4 millions d’années. Vers 3 millions d’années ils collectaient des pierres qui évoquent un visage. Chez tous les Vertébrés fossiles et actuels, y compris les plus primitifs des Primates, le cervelet est dans une position horizontale, derrière le cerveau et devant le cou. Son abaissement (c’est-à-dire sa verticalisation) a commencé vers 39 millions d’années avec l’émergence des Singes (figure 1). La découverte du processus interne repose sur l’observation des embryons, ce n’est pas le cerveau qui a provoqué cette bascule, en effet elle est visible à la fin de la période embryonnaire (8 semaines après la fécondation chez Homo sapiens), alors que le cerveau est à peine formé (figure 2). Ce sont les mouvements particulièrement complexes de l’encéphale embryonnaire en formation, qui le provoque, en suivant une rotation sur plus de 180 ° chez les singes, alors qu’elle ne dépasse pas 180° chez les plus primitifs des Primates. Chez nous, Homo sapiens, l’amplitude de la rotation est maximale (trois quarts de cercle soient près de 270°) et il reste peu d’amplitude possible, le processus atteint un seuil géométrique qui n’est qu’un épiphénomène et non une fin en soi comme un mode de locomotion. Le cervelet est ainsi passé de l’horizontale à la verticale en 60 millions d’années, après de très longs paliers sans changement, obligeant le cervelet a contrôlé son propre équilibre instable, ce qui a provoqué une intensification des connections neuronales avec le cerveau et un seuil dans la réflexion de la conscience, qui commence à se découvrir et à rechercher sa propre signification, ou symbolisation. La cause interne est la complexité croissante du système nerveux et il est légitime de se demander si elle peut vraiment cesser, alors qu’elle suit une courbe exponentielle depuis plus de 3 millions d’années.

Les conditions d’émergence de la conscience

C’est donc de cette évolution interne qu’a émergé le premier seuil de la verticalisation, les Hominidés en locomotion verticale permanente, Australopithecus et Homo, il y a plus de 3 millions d’années. Les fossiles montrent que ce processus «ponctué » (figure 1), a été préservé grâce aux modes de vie et donc à l’environnement des populations mutantes. Ce sont des milieux boisés, riches en lacs et en rivières, où les mères, encore arboricoles, ont eu accès à l’eau, vitale pour le liquide amniotique.  Et c’est de ce processus, à un seuil très avancé de complexité interne, et donc de verticalité, qu’a fini par émerger un système nerveux capable d’exprimer de manière symbolique, la conscience d’avoir un corps, un visage, la conscience d’être au monde. La disparition d’un visage expressif, d’une relation entre deux visages (la communication non verbale des expressions, visuelle ou tactile), d’une altérité donc, était déjà vécue comme un événement d’une grande importance avec Homo antecessor il y a 300 000 ans à Atapuerca en Espagne : les corps des défunts déposés au fond d’un gouffre étaient accompagnés d’une grande pierre taillée, comme on taille un bijou, dans une belle matière première, une forme considérée comme  inutile dans la vie quotidienne, mais esthétique avec une fonction sans doute « magique ». Cette pierre est vue en effet, comme un message qui accompagne les défunts, une relation sous une autre forme d’expression, la manifestation d’une présence qui demeure autrement, une façon de garder en soi, l’altérité. Cette relation est revécue par les préhistoriens qui ressentent une émotion. Cette émotion demeure, celle qui rappelle une présence, la conscience empathique reste intacte.

La spiritualité élevée au rang de manifestations conscientes exprimées par des actes créateurs, où les symboles et l’esthétisme s’harmonisent, correspond donc aux stades les plus récents de cette complexité croissante de l’organe des sens, en relation directe avec sa verticalisation. La compréhension de notre identité passe donc par la compréhension des liens entre notre corps, notre conscience et les mécanismes aux origines de la vie. Car, en réfléchissant bien, l’apparition de la vie avec les unicellulaires, est la capacité de transmettre la mémoire d’une formidable capacité créatrice, puisqu’elle se mémorise en permettant aux nouvelles entités de reproduire ce qui les a construites. Cette transmission d’un « savoir-faire », de logiques internes, se retrouve tout le long de notre phylogenèse depuis les premiers singes, ici et maintenant, au stade de l’Homo sapiens, quelque part dans nos cellules sexuelles. Nous sommes le stade actuel de cette évolution qui mémorise des mécanismes d’organisation de la complexité, quand celle-ci, pour une raison qui n’est pas encore comprise, a atteint des seuils de croissance. C’est cette croissance interne de la complexité vivante qui a fini par provoquer le redressement du système nerveux et qui, à son terme géométrique actuel, voit émerger une capacité psychique de prise de conscience de l’existence, d’une présence au monde et à soi-même, sans égal.

Si l’adaptation terrestre est la première des évidences, en revanche le sens de notre origine cosmique à laquelle la conscience est incontestablement liée, est encore bien silencieux. Ce silence n’est pas nécessairement l’écho de son absence, il peut aussi bien être la conséquence du peu de curiosité que notre conscience manifeste pour ses origines, alors que devant la 6ème extinction annoncée, la science commence à offrir de solides données pour l’intelligence, la réflexion et l’espérance en une conscience empathique terrestre. Il convenait donc d’inverser la perspective, de regarder l’embryon comme l’on regarde le cylindre d’une anamorphose qui redresse le paysage déformé pour n’avoir raisonné que sur les membres et la denture (Dambricourt Malassé 1995). Ce paysage mental, qui remonte à Lamarck (1802) repris par Darwin (1871), peut avoir de très lourdes conséquences pour l’évolution de la conscience incarnée et en quête d’identité comme je l’ai rappelé précédemment, si cette vision externaliste devait s’imposer comme un dogme interdisant toute découverte qui relativise cette image. Cette anamorphose empêcherait la conscience et le subconscient de s’harmoniser pleinement avec la réalité, quand celle-ci disparue, apparait accessible, mémorisée dans les fossiles et les strates géologiques. Cette volonté de limiter la réalité à ces seules contraintes a été extrêmement vivace en raison précisément des ouvertures qu’elle apporte à la conscience et à la spiritualité (Dambricourt Malassé 2000). Mais qui oserait rebaptiser la Grande Galerie de l’Evolution, « Grande Galerie de la Sélection naturelle» ou le Muséum national d’Histoire naturelle, de « Muséum national de la Sélection naturelle » ?  Si l’évolution est une histoire, alors elle a été innovation et adaptation avec mémorisation et construction, et non pas altération, elle a été communication, échanges, conservation et transmission de mémoires, et non pas dissipation accidentelle des mémoires génétiques.

Cette découverte de nos origines phylétiques embryonnaires, commune avec tous les primates à travers ce long passé commun, interpelle l’Humain dans ce que nous avons de plus spécifique. La pensée symbolique et la capacité créatrice à savoir exprimer nos émotions devant la mort et toutes causes de souffrance, ainsi que nos intuitions et notre contemplation devant la vie et la voûte céleste qui renvoie le sentiment d’infini. Ces capacités d’attachement conscient, ou viscéral, à la vie, à la terre, au cosmos et à la liberté de découvrir et d’exprimer ces découvertes, ont une origine interne liée à cette complexification interne du système nerveux et à son redressement.

Un élan de cette liberté s’est manifesté par le récent sursaut à défendre l’expression, celle de la caricature. N’est-ce pas  qu’au terme actuel de cette courbe, émerge un soi, l’Humain, atteint dans une intimité qui le relie à un sens sacré de la vie ?  On attend un sentiment d’empathie qui transcende chacune de nos vies physiques promises à une finitude. Peut-on imaginer que cette empathie ne soit qu’un accident du temps cosmique, réduit à notre planète ? Ou la présence d’une conscience empathique universelle n’est-elle pas encore à faire advenir par de nouveaux symboles, en méditant sur ce que cette découverte peut apporter à chacun, dans l’intimité de ses expériences ?

  • Paysages mentaux des racines évolutives humaines. In Langage et Création, Métamorphose, Anamorphose. Revue Phréatique N° 74-75, 1995
  • Nouveau regard sur les origines de l’Homme. La Recherche, avril, 1996
  • La légende maudite du Vingtième siècle. La Nuée Bleue, Strasbourg, 2000

Figure 1 : La phylogenèse du redressement de l’axe horizontal de la tête qui est celui de tous les embryons, mêmes humains, des premiers primates à l’Homme actuel. On ne représente ici que le stade final adulte de la croissance, le crâne étant l’apex du squelette axial interne qui se prolonge jusqu’à la dernière vertèbre.

Figure 2 : L’enroulement du cerveau de l’embryon humain et l’abaissement du cervelet. A ce stade l’encéphale embryonnaire a effectué une rotation supérieur à 180° et va atteindre les 270°, l’abaissement du futur cervelet n’est pas achevé.

[1] Article de grande vulgarisation : Dambricourt Malassé 1996.


 

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